La puissance du narratif, connaissance de soi et récit de soi

La puissance du narratif, connaissance de soi et récit de soi

La puissance du narratif peut-elle être éclairée par les sciences de l’évolution ? Ou bien, n’est-ce pas plutôt le contraire : les sciences de l’évolution ne rencontrent-elles pas dans la puissance du narratif la preuve la plus éclatante de leurs limites explicatives ?

Nous retrouverons ce débat en France où il s’est prolongé dans les thèses qu’ont pu développer Paul Ricœur et Michel Foucault sur la notion de récit. Ricœur l’a fait, notamment dans sa trilogie intitulée Temps et récit. Foucault l’a fait d’une façon moins explicite mais non moins substantielle, notamment dans les réflexions qu’il développe, dans L’herméneutique du sujet, sur des formes de récits particuliers : les hupomnémata. C’est à partir de ce phénomène littéraire en apparence restreint qui met en jeu une forme particulière de récit de soi que nous montrerons tout l’intérêt qu’il peut y avoir à accomplir à nouveau la « percée » dont parle Husserl quand il évoque le livre qu’il a publié dans les premières années du vingtième siècle sous le titre Recherches logiques.

Il existe un usage de la littérature qui, mieux que tout autre, peut permettre de montrer les limites de la notion de nature humaine et qui, pour cette raison, constitue une expérience décisive dans ce débat. Il vise à offrir à celui qui l’emploie la possibilité d’une forme de retour sur soi que les stoïciens, dans l’antiquité avaient nommé « hupomnémata ».

Les hupomnémata sont des textes écrits pour soi-même qui ont pour fonction de servir de support à une libre auto-analyse (sans qu’il s’agisse ici, bien sûr, nécessairement d’une démarche qui s’étaye sur les catégories et sur les principes de la psychanalyse), souvent tournés, à la façon de l’examen de conscience, vers des actes sur lesquels celui qui met en œuvre cette méthode s’interroge.

Avec l’analyse des hupomnémata nous sommes conduit au point de concours des lignes d’investigation que dessinent les œuvres de Ricœur et de Foucault. Et, par là, nous serons aussi conduits à examiner une de leurs communes inspirations : le livre Être et temps, publié par Martin Heidegger, en 1927 qui se situe au cœur du débat sur l’anthropologie philosophique. Ce livre, en effet, peut être lu (et d’ailleurs a été lu par certains) comme une anthropologie, alors même que cette qualification a toujours été vigoureusement repoussée par son auteur. En nous appuyant sur une nouvelle traduction d’Être et temps en français, nous développerons la thèse selon laquelle ce livre propose une situationologie et nous montrerons en quoi cette dernière se distingue d’une anthropologie.

Bien que la fonction première des hupomnémata ne soit pas la publication, certains textes magistraux publiés en constituent des formes typiques ou y sont apparentés : Montaigne (les Essais), Rousseau (les Confessions), Stendhal (La vie de Henri Brulard, Souvenirs d’égotisme), Gombrowicz (le Journal), et, d’une façon toute particulière, Proust (À la recherche du temps perdu), Sartre (les Carnets de la drôle de guerre).

C’est en nous appuyant sur ces auteurs que nous entamerons un examen critique des thèses du darwinisme littéraire et, à travers ce dernier, de toute la sociologie évolutionniste. Il suffit, en effet, de montrer les biais que comporte une approche sur un point limité mais significatif pour que s’effondre un édifice théorique qui dissimulait ses fragilités sous l’apparence du bon sens. Nous montrerons que l’écriture tournée vers l’analyse de soi, souvent sans complaisance, développée par ces auteurs et tendant à une certaine véracité (à défaut d’être toujours une sincérité), constitue à la fois la meilleure illustration de la situationologie que nous évoquions à l’instant et la meilleure critique du darwinisme littéraire.

Ainsi, c’est en réactivant la compréhension d’Être et temps qu’il devient possible de mieux comprendre pourquoi et en quoi le projet d’une science sociale évolutionniste ne peut déboucher que sur une impasse. De plus, il devient possible, sur cette base, de saisir ce qui forme l’efficacité des hupomnémata : efficacité déjà repérée dans l’antiquité mais demeurée alors incomprise.

Mais d’où vient, tout d’abord, que les récits jouent un rôle si fondamental dans toute existence comme dans toute vie sociale ? C’est en reposant ces questions fondamentales que nous serons conduits à repérer certaines des intuitions qui guident notre démarche. Sans que le lien ait été explicitement fait, la critique littéraire, en se penchant sur le travail interne de l’écriture d’un Mallarmé, d’un Proust ou d’un Joyce, s’attachait à décrire des puissances qui ne sont pas étrangères à celles qui confèrent aux hupomnémata leur efficacité. C’est donc par cette question que nous entamerons notre enquête.

Aperçu du parcours

Dans une première partie, nous délimitons l’étendue du champ du récit. Nous indiquons, dans un premier chapitre (Inchoativité et naissance du récit), les fondements de la problématique de la puissance du récit. Nous analysons ensuite ce que signifie « raconter des histoires » et nous demandons d’où vient que les humains l’aient constamment fait, fusse sous la forme de simples commérages (chapitre deux : Ancestralité du récit). Nous introduisons, à cette occasion, la notion de « récit natif », qui se manifeste notamment, justement, dans le commérage à l’analyse duquel le chapitre trois est consacré (chapitre trois : Quotidienneté du récit). Et nous montrons le rôle qu’y joue la « figure de destin », un concept qui est au cœur des propositions théoriques que nous cherchons à élaborer dans ce livre.

Puis, dans une deuxième partie, nous examinons ce qui se joue dans un récit. Nous demandons ce qui fait qu’un récit peut faire surgir de l’être ou, à l’inverse, supprimer de l’être (chapitre quatre : Être et récit). Nous suivons alors les thèses des philosophes qui ont pu développer des argumentations opposées sur la question de la narration et sur son importance (chapitre cinq : Le pour et le contre de la narrativité). Au chapitre six, nous nous intéressons aux liens entre récit et politique dont nous montrons qu’ils mobilisent toujours une forme d’anticipation de l’avenir à partir du passé qui est la propriété principale de la figure de destin (Politique d’Albertine). Puis, au chapitre sept (Mémoire et histoire), nous reprenons les réflexions proposées par Maurice Halbwachs sur la mémoire collective et sur la différence entre la mémoire et l’histoire. De là, nous dégageons le concept de ligne d’intelligibilité d’une histoire (chapitre huit : Les lignes d’intelligibilité de l’histoire). Au chapitre neuf, nous montrons que la ligne d’intelligibilité de la narration ne vaut pas moins pour un récit historique que pour un récit fictif ou encore pour un récit de soi qui mêle l’historique et le fictif (Le roman et la puissance du narratif).

Le récit de soi mérite, pour cette raison, une attention toute particulière que nous lui consacrons dans une troisième partie. Le chapitre dix présente une généalogie de l’écriture sur soi (Généalogie du récit de soi). Paul Ricœur et Michel Foucault s’étant l’un comme l’autre, bien que sous des angles différents, intéressés au récit de soi, nous suivons leur analyses respectives et montrons leur complémentarité au chapitre onze (Ricœur et Foucault, penseurs du récit). Remontant aux sources de ces deux œuvres, nous soulignons, au chapitre douze (Dasein et récit de soi), les liens qu’elles entretiennent avec le traité publié par Heidegger en 1927 sous le titre Être et temps.

Il devient alors possible, dans une quatrième partie, de tirer les conséquences philosophiques de ces analyses. Au chapitre treize, est analysée l’efficacité des récits de soi que les stoïciens nommaient « hupomnémata » en articulant la réflexion non plus de la notion de destin, mais autour de celle de figure de destin en insistant sur le rôle qu’y joue la notion de temporalité (Repenser le stoïcisme). Le chapitre quatorze est consacré à suivre les discussions qui, dans le champ des sciences cognitives et des neurosciences contemporaines, ont réélaboré à leur manière le concept de temporalité né sur le terreau de la phénoménologie (La science de la temporalité). Prolongeant les réflexions ainsi engagées, nous montrons, au chapitre quinze, que le traité Être et temps propose une situationologie que nous distinguons de l’anthropologie au chapitre quatorze (Anthropologie et situationologie). Une telle approche suggère la possibilité de se voir prolongée par une épistémologie du discours politique (chapitre quinze : Vers une épistémologie du discours politique).