imageL’animal que donc je suis est le dernier livre publié par Derrida (posthume, donc). Le livre a été édité par Marie Louise Mallet à partir de textes et d’enregistrements de conférences données à Cerisy. Le thème du livre est le statut de l’animal dans la philosophie moderne et contemporaine. Derrida y examine successivement les œuvres de Descartes, Kant, Levinas, Lacan et Heidegger (dans cet ordre).

A ces auteurs il demande, s’appuyant sur la connaissance qu’il a de l’œuvre de chacun : qu’en est-il ici de l’animal ? comment est-il conçu ? comment est-il présenté ? comment est pensée la différence entre l’homme et l’animal, voire, plus généralement entre le vivant humain et le vivant non humain ? et, finalement, comment l’animal est-il traité ou, souvent, maltraité (il s’agit ici d’une maltraitance théorique, bien sûr, mais Derrida suggère qu’elle n’est pas sans conséquences sur le traitement réel des animaux) ?

Première remarque (que Derrida formulera au moins une demi douzaine de fois dans son texte, remarque, donc, insistante) : tous ces philosophes (ceux qu’il étudie et sans doute aussi bien d’autres) nous parlent de l’animal comme d’une entité unique. Il signale quelques rares exceptions (Deleuze, par exemple). Mais, dit-il, la très grande majorité des philosophes paraissent ne pas avoir le moindre souci des différences qui peuvent exister entre les animaux eux-mêmes (par exemple entre un phacochère et un lézard, entre une lamproie et un papillon, etc.). Tout ceci, donc, tout ce bestiaire, tombe sous un unique concept : celui d’animal.

Seconde remarque : en subsumant ainsi sous le concept d’animal une grande diversité de situations vivantes réelles, ces philosophes se mettent en situation de ne pas repérer des distinctions essentielles pour l’analyse de l’homme qu’ils visent tous, en dernier ressort. C’est ainsi que l’opération qui consiste à identifier le propre (ou plutôt les propres) de l’homme se résout en une série d’affirmations plus ou mois arbitraires (la parole, la raison, la culture, la technique, le mensonge, le rire, le respect, etc.) qui aboutissent à confirmer le statut de supériorité de l’homme et ses droits vis-à-vis de l’animal sans l’interroger véritablement. Que savons-nous, après tout, dit Derrida, de se qui distingue la vie des animaux de la notre ? Et surtout, à faire semblant de le savoir, est-ce que nous ne nous limitons pas sévèrement les conceptions que nous pouvons nous faire de nous-mêmes ?

Troisième remarque : les remarques qui précèdent ne doivent toutefois pas être interprétées comme une concession faite à la psychologie évolutionniste qui voudrait, elle, dégager les fondements biologiques de la culture voire de l’éthique en faisant comme si les science positives avaient autorité pour trancher des questions philosophiques. Il ne s’agit pas, en somme, d’estomper les différences entre l’homme et les animaux qui lui sont les plus apparentés (mammifères et primates), mais plutôt d’analyser finement ces différences. Plus finement, du moins, qu’on ne l’a généralement fait jusqu’ici.

L’ordre d’exposition choisi par Derrida (d’abord Descartes, ensuite Kant, puis Levinas, puis Lacan et, finalement, Heidegger) n’est pas arbitraire. Il correspond au degré de problématisation de la question de l’animal qu’on trouve dans chacune des œuvres considérées. C’est donc chez Heidegger que Derrida trouve la problématisation la plus conséquente et la plus suivie. Cependant, le texte sur Heidegger (qui renvoie au séminaire que ce dernier a donné en 1929-1930, donc peu après la publication de Sein und Zeit) constitue l’étude la moins aboutie. Derrida s’en excuse, invoque le manque de temps, dit le désir qu’il aurait de « rendre justice » aux analyses de Heidegger, etc. Du reste, le texte publié est en réalité la transcription de simples notes exposées oralement lors d’une séance à Cerisy. Mais l’ensemble dessine nettement ce qui était vraisemblablement (supposition confirmée par ML Mallet dans sa préface) un projet de livre.

L’ensemble du texte fait apparaître un étonnant Derrida qui affirme avoir, tout au long de son œuvre, été préoccupé et même quasiment hanté par la question de l’animal (cela ne m’avait pas frappé, à vrai dire, et je ne suis pas sûr que beaucoup de lecteurs ait lu Derrida de cette façon). Il incite donc à le relire avec un regard averti de ce qui apparaît, après-coup, comme une des arrière-pensées de l’auteur. Il incite aussi, bien sûr, et cela très explicitement, à remettre en chantier, dans la philosophie, la question de l’animal et de l’animalité.

Samedi du livre du Collège International de philosophie
Jacques Derrida : L’animal que donc je suis

L’animal que donc je suis, Éditions Galilée, 2006
Samedi 30 juin (9h30-12h30) Amphi Stourdzé, Carré des Sciences,
1 rue Descartes, 75005 Paris

  • Avec Jean-Luc Guichet, Jean-Clet Martin, Elisabeth de Fontenay et Pascal Nouvel.